Le rythme d'un film ne se ressent pas - il se calcule.
Cette idée peut sembler froide, mais pour ceux qui
travaillent mieux avec des structures claires qu'avec des
impressions vagues, elle ouvre quelque chose d'utile.
Mesurer ce qu'on appelle habituellement le feeling
Des chercheurs du Cinemetrics Lab ont analysé plus de 1
200 films entre 1930 et 2019 en mesurant l'ASL - Average
Shot Length, soit la durée moyenne des plans. En 1930,
l'ASL moyen était de 11,4 secondes. En 2019, il était
tombé à 3,9 secondes. Ce n'est pas juste une tendance
esthétique. C'est un changement dans la façon dont les
films transmettent l'information narrative.
Un ASL court force le cerveau à assembler les fragments
plus vite. L'histoire devient participative - le
spectateur complète les ellipses. Un ASL long laisse le
temps à l'image de parler seule.
Application concrète : le cas d'un court métrage étudiant
Lors d'un atelier à l'INIS en 2022, un groupe de monteurs
a reçu la même séquence brute de 18 minutes à réduire à 4
minutes. Les versions avec un ASL inférieur à 4 secondes
ont été perçues comme plus urgentes par les spectateurs
test. Celles avec un ASL supérieur à 6 secondes ont été
décrites comme plus mélancoliques - même avec exactement
les mêmes images.
Mathieu Okafor, l'un des participants, a dit quelque chose
d'intéressant : il avait choisi ses coupes en
chronométrant systématiquement chaque plan, pas en
regardant ce qui semblait bien. Son résultat était parmi
les plus cohérents narrativement.
Mesurer le rythme ne remplace pas le jugement, mais il
donne au jugement quelque chose de solide sur quoi
s'appuyer.
Pour les monteurs qui doutent de leur instinct, les
données ne sont pas une béquille - elles sont un point de
départ.